Vertiges, de Nasser Djemaï

« Vertiges », entre euphorie et nostalgie

« Vertiges » est le nom de la toute dernière pièce en date de Nasser Djemaï en ce moment dans vos théâtres. Le personnage principal, Nadir, revient chez ses parents pour les soucis de santé de son père. Son arrivée va faire basculer sa vie comme il ne pouvait l’imaginer.

Quelques mots sur la pièce autobiographique

« Vertiges » est une véritable pièce qui témoigne de la situation des émigrés en France. Nasser Djemaï, le réalisateur, a grandi dans ces quartiers sociaux aux conditions difficiles des grandes villes françaises. Ses parents sont arrivés en 1987, venaient de la campagne, en Algérie, et étaient isolés de tout.

La satire de la société contemporaine

Avec les nombreuses migrations que nous connaissons aujourd’hui, des quartiers sociaux (ou encore des bidonvilles) voient le jour dans les grandes villes des pays qui accueillent.

L’hiver était particulièrement redouté avec le froid, la baisse de lumière, l’humidité, l’isolement, sans moyen de transport…

Nous assistons (les spectateurs) aux scènes quotidiennes d’une famille de ces quartiers. Tous les jours se ressemblent. Elle vit dans des conditions très modestes mais, étant habituée à celles-ci, elle ne demande rien de plus. Elle est en même plutôt satisfaite. Chacun est à ses activités : une mère débordée (réduite à faire à manger), son fils aîné (Nadir) qu’elle ne voit qu’à de rares occasions, une fille qui travaille en cuisine, son plus jeune fils et chômeur ne s’exclamant que par cette mythique réplique « Qu’est-ce qu’on bouffe ce soir ? ». C’est à cela que sa mère lui répond très poétiquement « Mange-moi ! T’auras plus faim jusqu’à la fin de ta vie. » N’oublions pas le père, malade, proche d’une mort certaine, avalant des médicaments à longueur de journée et transformant ainsi son appartement en une pharmacie.

 Une panoplie de petits détails, autant sur la scène que dans les répliques, montrent la petite vie que mène cette pauvre famille maghrébine.

Critique du capitalisme ou triomphe de la modestie ?

Tout oppose l’aîné (Nadir), qui a construit une vie de couple, et sa famille : dès lors qu’il rejoint le domicile parental (appelé par sa sœur), il mène un combat contre sa famille pour assurer la santé de son père malade. Ce chef d’entreprise (qui représente la liberté d’entreprendre, le capitalisme) a monté sa société et gagne très bien sa vie. C’est paradoxalement son aide qui va créer un conflit entre sa famille et lui (qui représente la modeste famille).

Est-ce que la distance que met la famille entre elle et son aîné est une marque de rejet du capitalisme ? De multiples questions peuvent se poser quant au(x) message(s) recherché(s) par la pièce.

Une nostalgie du passé  inextinguible qui nous rappelle à nos racines

Autre aspect de la pièce de théâtre : la nostalgie de la vie abandonnée dans leur pays natal. C’est ce que représente le personnage du père. Tous les ans il n’attend qu’une chose : l’été pour repartir au pays, « au bled » comme il dit.

Cette volonté de vouloir retrouver ses racines est magnifiquement bien illustrée par la métaphore du saumon. Le saumon est un poisson qui remonte les fleuves à contre courant pour retrouver la source. C’est un peu l’attitude qu’a le père face à la vie. Mais cette remontée du fleuve peut amener à sa perte.

La présence de la mystérieuse voisine nous questionne.

Présente du début à la fin, elle ne dit aucun mot. Elle est  peu appréciée par Nadir qui se demande ce qu’elle peut bien faire ici, et comment elle a pu rentrer. Son mari étant décédé depuis quelques temps, la mère de famille l’a accueilli bras ouverts, laissant la portée d’entrée ouverte. « Elle entre… Elle sort… » affirme la mère à son fils. Un personnage peu important dans la pièce et qui nous questionne beaucoup…

Dans tous les cas, nous assistons à des scènes d’une écriture surprenante, provocant le rire, la peur, des frissons.

Le père sérieux et droit cache une âme sensible. Il nous évoque son manque de prière « Même la prière est morte ». On ressent au fil du temps la puissance de ce rôle. Qu’il s’agisse du père ou des autres acteurs, nous sommes pris du début à la fin par leur rôle, par la puissance comique et dramatique qu’ils dégagent.

En sortant du théâtre, des réflexions s’envolaient, des larmes de tristesse et de joie coulaient le long des visages, des jeunes terrifiés par plusieurs passages, et, d’autres plus ou moins convaincus par la pièce en générale. Le point fort de celle-ci est qu’elle identifie n’importe qui. Que vous soyez juif, musulman, catholique, bouddhiste, athée, français d’origine ou non, vous faites partie de cette pièce.

L’identité n’est pas un héritage, mais une création. Elle nous crée, et nous la créons constamment. J’essaie d’élever l’espoir comme on élève un enfant.

Citation de Nadir DJEMAÏ, auteur et metteur en scène

Quelques passages de la pièce :

 

 

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