S’habiller librement aujourd’hui

S’habiller librement aujourd’hui

29 septembre 2020 0 Par Titaua Chabanne
5
(3)

Ce matin encore, j’ai longuement réfléchi à quelle tenue j’allais porter. Il fait bon sur le chemin du métro mais la température monte vite en journée, d’autant plus que mon masque me rajoute environ mille degrés au visage. J’ai envie d’un top court parce que je me sens plus libre de mes mouvements dedans, mais je risque d’avoir des remarques. J’ai envie d’une chemise ample et d’un bob mais certain.es me reprocheront mon manque de féminité. Peut-on réellement s’habiller librement aujourd’hui en France ?

Et si j’avais besoin de mettre des claquettes parce que ce sont les seules chaussures qui ne me font pas gonfler les pieds quand je passe la journée debout ? Pourquoi ne pas mettre une robe moulante pour me sentir belle ou mettre mon jean troué préféré ? C’est le bordel dans mon armoire et j’ai perdu quinze minutes à réfléchir à ma tenue, si elle va provoquer des émois ou non, comme si l’avis des autres était plus important que le mien.

Tops courts et décolletés

Dans l’actualité…

Cette question de liberté vestimentaire, nous nous la posons encore aujourd’hui, et d’autant plus depuis le mouvement #lundi14septembre. Ce jour-là, les lycéen.nes se sont mis.es d’accord pour mettre des jupes au-dessus du genou, des crop-tops et autres tenues jugées « indécentes » par certain.es, pour dénoncer les règlements et comportements sexistes de certains établissements scolaires. Marlène Schiappa soutient le mouvement avec un tweet alors que le ministre de l’Éducation ne comprend visiblement pas ce qui se passe, puisqu’il suffit pour lui d’avoir « du grand bon sens » et de « s’habiller normalement. » De même pour le président qui parle de « garder quelques codes au collège, au lycée. Parce qu’après on ne sait jamais où ça s’arrête. »

L’ex-secrétaire chargée de l’Egalité femmes-hommes et de la Lutte contre les discriminations soutient les lycéen.nes

Souvenez-vous du 20 août cet été, deux gendarmes ont demandé à des femmes en topless sur les plages de Sainte-Marie-la-Mer de couvrir leurs seins. L’été d’avant, on demandait à d’autres d’enlever leur burkini. Et ce 8 septembre, une femme a été refusée à l’entrée du Musée d’Orsay parce qu’elle portait une robe décolletée.

…et ailleurs

Trop sexy, pas assez sérieux, trop maquillé.e, pas assez masculin, trop coloré, trop plage, pas assez formel et j’en passe sûrement des dizaines : on a tous déjà entendu ces mots dans la bouche d’une figure d’autorité, d’un membre de la famille, ou tout simplement d’un.e passant.e (oui, vous m’avez bien lue) en parlant de notre accoutrement.

La mode change mais l’indécence reste.

Plus loin encore : qui est-ce qui n’a pas déjà caché ses tatouages et piercings pour un entretien d’embauche de peur d’être automatiquement recalé.e ? Est-ce que d’autres se sont interdits une coloration des cheveux pour que tonton ne fasse pas des remarques désobligeantes au prochain repas de famille ? Ces derniers sont un peu plus permanents qu’une tenue, certes, mais rejoignent le débat.

Des limites, des limites, encore des limites

Vous me direz que c’est bien tout ça, que ce serait bien de pouvoir s’habiller librement, mais qu’il faut pas dépasser les limites ! Mais quelles sont ces limites ? Qui les définit ? Est-ce qu’elles sont partout les mêmes et pourquoi ? Qu’est-ce que ça change et à quoi ça sert ?

Première limite à ne pas dépasser : la nudité. Pour rappel, il est interdit par la loi de se balader tout.e nu.e (article 222-32 du Code pénal.) Tout le monde n’a pas envie de voir les parties génitales de ses voisin.es ou de ses collègues de travail, ça se comprend et se respecte, dans le sens où c’est une partie particulièrement vulnérable du corps, et personnelle.

Autre limite : la décence. Personnellement, je ne comprends pas ce terme, parce qu’il est strictement subjectif. Et c’est là que le débat devient houleux : qu’est-ce qui est indécent et qui juge de ça ? Selon l’établissement, la famille, l’entreprise ou le groupe d’amis, les valeurs et normes ne sont pas du tout les mêmes. Le challenge aujourd’hui si on ne veut pas heurter la sensibilité d’autrui, ou tout bonnement s’éviter des soucis, est d’apprendre à s’adapter à chaque microcosme.

Un peu de bon sens !

Heureusement, il y a des règles générales et applicables dans une majorité de cas. Dans une grande entreprise, on s’attend à devoir porter un costard-cravate ou un tailleur-chemise alors que dans une start-up on s’imagine ne croiser que des jeunes en jean se déplaçant en hoverboard. Quand on va chez mamie et papi, on range le sarouel et la paire de Vans trouées alors qu’on se permet un maquillage gothique et le pantalon qui glisse sous les fesses pour aller regarder un match chez des potes. Mais qu’est-ce qui se passe si on ne connaît pas ces règles parce qu’on ne les a pas apprises pour x raison (autre culture, autre classe sociale etc) ? Qu’est-ce qui se passe si on ne partage pas les valeurs associées à ces règles ?

Et ces fameuses règles, qui les a inventées et pourquoi ? Elles semblent ainsi avoir beaucoup changé à travers le temps : de la cheville qu’il faut cacher au topless largement accepté puis de nouveau refusé, en passant par les différentes longueurs de cravates et de jupe. Apparemment, la mode change mais l’indécence reste.

Si effectivement, on peut s'habiller librement aujourd'hui en France, alors on peut venir en doudoune de ski au lycée en septembre, non ?
#lundi14septembre

La liberté de chacun.e s’arrête là où commence celle d’autrui

Enfin, la France est connue pour sa culture de la râlerie : nous aimons nous plaindre, et ceci grâce à la liberté d’expression. Si nous avons le droit de penser et de dire ce que nous voulons, nous devrions en toute logique avoir aussi le droit de nous habiller à notre guise.

Oui, mon joli crop-top vert d’hier n’avait pas pour objectif de montrer mon ventre pour séduire quelque humain assoiffé de chair, mais simplement de ne pas avoir trop chaud et de me trouver jolie, dans le respect de ma conception de la beauté. Si mon pote veut se mettre du mascara et un peu de fard à paupière, ce n’est pas pour provoquer une crise cardiaque à son voisin mais pour exprimer sa personnalité, parce qu’il se trouve vrai et beau comme ça. Et si ta tante musulmane porte un hijab, ce n’est pas dans le but d’obliger toutes les femmes à en faire de même, mais bien pour respecter ses valeurs, et par extension, elle-même. Les humains ne sont pas des objets sexuels, des messages politiques ou quelque message destiné personnellement à heurter autrui (sauf revendication contraire).

Alors, Monsieur Blanquer, je vous donne raison sur un point : « il serait temps dans ce pays qu’on ait des positions équilibrées », oui, entre respect des limites de chacun.e et liberté d’expression. Pour commencer, on pourrait utiliser le terme « tenue appropriée » au lieu de « tenue indécente » et peut-être ensuite apprendre à accepter que nous n’ayons pas tous les mêmes valeurs mais qu’elles restent toutes aussi valables les unes que les autres. Autrement, nous filerions droit vers les blouses grises, les kakis et les noires du Meilleur des Mondes.

Print Friendly, PDF & Email

Que pensez-vous de l'article ?

Cliquez sur une étoile pour l'évaluer !

Moyenne 5 / 5. Nombre de votes : 3

Aucun vote pour l'instant 🙁 Soyez le premier à noter cet article !

Nous sommes désolés que cet article ne vous ait pas été utile...

Améliorons cet article !

Que devons-nous améliorer ?