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Peut-on vraiment croire à un désarmement nucléaire global ?

« How can I save my little boy / From Oppenheimer’s deadly toy » chantait Sting en 1985. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’inquiétude ne nous a pas vraiment quitté, et nous en sommes réduits à espérer que les « Russians », mais aussi les Chinois, les Américains, les Israéliens … et nous-mêmes,  Français, aimions toujours autant nos enfants. 

C’est sur la base de cette crainte – fondée et légitime – que nombre de voix se sont élevées en faveur d’un désarmement nucléaire global.

Citons, dans le cadre franco-français et certainement pas de manière exhaustive, les Initiatives pour le Désarmement Nucléaire (IDN), le Mouvement de la Paix, Albert Jacquard ou encore Michel Rocard. Les arguments contre le maintien d’une force de dissuasion ne manquent pas : rupture du lien armée-nation, coût astronomique (au détriment des forces conventionnelles), risque de prolifération … et, surtout, un possible hiver nucléaire qui pourrait bien éradiquer l’humanité. Depuis la fin de la Guerre Froide, l’évolution du contexte stratégique pose également la question de l’utilité et de l’efficacité de la dissuasion nucléaire. Ces interrogations ont été par exemple soulevées lors d’un colloque en décembre 2013 et l’ouvrage « Quel avenir pour la dissuasion nucléaire française face aux défis et aux changements géostratégiques d’aujourd’hui et de demain ? » sous la direction de Pierre Pascalon, aux éditions L’Harmatan en dresse le compte-rendu. En effet, les grands enjeux de sécurité ne relèvent plus tant de la lutte des puissances (quoique le retour des États-puissances durant notre décennie tende à bouleverser à nouveau le grand jeu) que des rapports de force avec des acteurs infra et trans-étatiques (agissant dans un cadre inférieur à l’État ou à cheval sur plusieurs États). Comment utiliser l’arme atomique contre un ennemi sans peuple ni État, mêlé aux populations non-belligérantes qui ne peuvent lui être associées ? 

Plus inquiétante, la nature même des conflits modernes semble faire glisser la doctrine de non-emploi des armes nucléaires (la force de dissuasion atteignant à elle seule l’objectif souhaité) vers une doctrine d’emploi, comme en témoigne le programme d’armes nucléaires miniatures que le Président Trump a appelé de ses vœux : des bombes au rayon d’action moins large, dont les effets destructeurs pourraient bénéficier aux troupes américaines face à des adversaires comme Daech, Al-Qaïda …

Le débat sur le bien-fondé – ou non – de la dissuasion nucléaire présente des subtilités et nombres de problématiques capitales que nous ne saurions toutes traiter ici. Cependant, une question cruciale semble relativement peu soulevée dans les argumentaires des pro-désarmement : est-il seulement réaliste d’imaginer aujourd’hui que les puissances nucléaires (avouées ou non) acceptent d’un commun accord d’abandonner leurs missiles ? 

Il semble d’abord hasardeux d’affirmer sans ambages que le désarmement est possible. On ne saurait, pour citer Michel Polacco, dés-inventer les armes dont on dispose. L’arme nucléaire est devenue une donnée du jeu stratégique. On la sait possible, on en maîtrise le principe, reste seulement à rassembler une communauté scientifique suffisamment experte, à en voler ou à en acheter une à des marchands peu regardants. Dans le cadre de la mondialisation, chacune de ces options est de plus en plus envisageable pour un nombre croissant d’intervenants. Les questions soulevées par le contrôle international des armements (souveraineté des États, rôle des acteurs infra-étatiques, dissimulation des munitions interdites …) laissent planer un doute sérieux sur son effectivité réelle. L’exemple de la Corée du Nord nous montre que même un des pays les plus isolés est aujourd’hui capable d’avoir accès à une telle technologie. Dès lors, quel pouvoir donnerions-nous à un acteur rejetant le droit international en nous interdisant à nous-mêmes la possession des armes nucléaires ? Il serait – et il sera, inévitablement – le seul à la posséder et deviendra, par là même, le loup dans la bergerie. Difficile même d’imaginer une intervention armée à son encontre, tant le risque de riposte atomique serait important … et ne parlons même pas des groupes terroristes qui ne s’embarrasseront d’aucune considération légale. 

Cet aléa moral est même présent au stade du désarmement des puissances nucléaires déjà existantes et reconnues. On se saurait imaginer un pays se désarmant unilatéralement : quelle vulnérabilité face à ses adversaires ! Or si chacun n’accepte d’abandonner la Bombe que si ses concurrents en font de même, comment imaginer que les engagements pris seront tenus alors même qu’il est impossible de vérifier l’effectivité et l’entièreté du désarmement des autres ? 

En réalité, plutôt que de militer pour le désarmement nucléaire, peut-être devrions-nous chercher à rendre ces munitions réellement inutiles : les technologies actuelles laissent de plus en plus entrevoir la possibilité de se protéger des armes nucléaires – ou de leurs vecteurs, ce qui revient au même – en détruisant par exemple les missiles en vol. Un État capable de se préserver du feu nucléaire des autres pourrait même se désarmer – sur le plan de la dissuasion – unilatéralement, dans l’hypothèse où le débat public aurait retenu cette option. Cependant, cette perspective est aussi celle d’une course à l’armement sans cesse renouvelée qui pourrait aboutir à la création d’armes bien plus destructrices que celles dont nous traitons aujourd’hui. Si le débat se pose avec une acuité persistante, peut-être faudrait-il aussi en présenter toutes les clés à nos concitoyens ?


Écrit par Arthur Eymerie

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