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Le Maréchal Lyautey et le rôle de l’officier

Peu d’officiers ont laissé une empreinte comparable à celle du Maréchal Lyautey dans la pensée militaire et sociale française. En voici un premier aperçu.

« Celui qui n’est que militaire n’est qu’un mauvais militaire, celui qui n’est que professeur n’est qu’un mauvais professeur, celui qui n’est qu’industriel n’est qu’un mauvais industriel. L’homme complet, celui qui veut remplir sa pleine destinée et être digne de mener des hommes, être un chef en un mot, celui-là doit avoir ses lanternes ouvertes sur tout ce qui fait l’honneur de l’humanité. »

Maréchal Lyautey, Paroles d’action, 1927

L’armée française a rarement brillé par sa capacité d’adaptation à une époque neuve et par son ouverture à la réforme. Au lendemain de la défaite de 1870 et de l’avènement de la IIIème République, la pénible mise en place du service national universel et la difficile évolution de l’encadrement militaire ne font pas exception à la règle. Le défi est pourtant de taille : à partir de 1890, les contingents sont de plus en plus importants. Par conséquent, ils restent entre les mains de leurs instructeurs moins de temps qu’auparavant.

L’époque est par ailleurs propice au rejet du service national, accusés d’exposer les appelés à des sous-officiers tyranniques et rustres. Les officiers désintéressés se révèlent incapables de protéger leurs subordonnés. Lyautey, alors capitaine, publie en 1891 un essai anonyme dans la Revue des deux mondes. Il y appelle à une transformation profonde de « l’esprit » des cadres. Elle ferait du service militaire l’opportunité rêvée pour conquérir la paix sociale.

lyautey
Louis Hubert Gonzalve Lyautey, 1854-1934

Les mutations de l’armée française vues par le Maréchal Lyautey

Première idée : la sociologie militaire a changé à tous les niveaux. La loi Freycinet de 1889 a mis fin aux exemptions au service. Le tirage au sort et les remplacements sont supprimés en 1905. Ainsi, le service regroupe dans les contingents des appelés de tous les horizons intellectuels et sociaux. L’armée est donc la seule institution au sein de laquelle les cadres peuvent avoir un impact sur la nation toute entière. A l’inverse, les autres ne s’adressent qu’à une catégorie professionnelle en particulier. Parallèlement, les postes d’officier cessent d’attirer uniqument les profils médiocres de traîneurs de sabre belliqueux. L’importance donnée à l’État-Major et le rayonnement de l’École de Guerre appelle désormais les intellectuels qui dédaignaient auparavant l’institution.  Avec eux s’insinue dans la Grande Muette un esprit de réforme intellectuelle et morale. Il se révèle salvateur en ces temps de profonds bouleversements.

La persistence de certains archaïsmes

La deuxième idée est la suite logique de la première. Les officiers, plutôt que de mépriser leurs hommes et laisser l’arbitraire des petits chefs s’exercer impunément, pourraient profiter de leur position pour insuffler à leurs troupes un esprit de camaraderie et de solidarité. Le bon souvenir de leur service perdurerait alors bien après le retour à la vie civile. Il permettrait d’apaiser la société en calmant les antagonismes de classe dans une fin de XIXème largement marquée par la « question sociale » – rappelons que la répression de Fourmies a eu lieu la même année que la publication de l’essai. En effet, l’officier partage les efforts et les peines de sa troupe et assume par ailleurs sa formation militaire. Pour Lyautey, cette dernière est trop technique et manque d’un esprit moral.

L’officier, s’il faisait donc l’effort de mieux connaître ses hommes, de s’approcher de leurs aspirations et de conquérir leur cœur, pourrait, sans rien changer au contenu des enseignements, contribuer à l’amélioration du corps social dans son ensemble.

Les legs du Maréchal Lyautey

La réforme devrait ainsi pénétrer la vénérable institution « par le bas » en changeant la vision du métier des armes promue par les institutions républicaines. Le capitaine de cavalerie propose de former des jeunes gens à ces idées novatrices dans les écoles publiques afin que les instructeurs militaires aient seulement besoin de cultiver cette flamme. Il s’agit donc de se démarquer de l’image de l’officier batailleur seulement préoccupé par ses faits d’arme pour donner à l’armée de temps de paix un rôle « d’instituteur du social » – pour détourner la formule de Pierre Rosanvallon.

Cette réflexion connaît dès sa publication un écho important. Elle est abondamment discutée par ses contemporains, civils et militaires. On peut donc affirmer sans risque qu’elle a largement influencé le devenir de l’armée française au XXème siècle. Sa portée reste-t-elle cependant intacte après la suspension – devrait-on dire, la suppression – du service militaire en 2002 ?


Écrit par Arthur Eymerie

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