Le passage – Partie 1

Le passage – Partie 1

20 mars 2018 0 Par Valentin Delbreil

La veille de pleine lune, dans une maisonnette sombre et éloignée de la ville, un jeune homme d’une trentaine d’années se réveilla dans cet endroit qu’il ne connaissait pas. Un moment douloureux pour lui, la tête ailleurs, les idées tourmentées : il ne savait plus où poser les yeux. Rien ne lui était familier. Assis sur le lit où il était allongé depuis plusieurs heures, il se leva. Habillé avec des vêtements à moitié déchirés, il ouvrit enfin ses yeux rougis. Il vit le vide, la couleur blanche du plafond. Ses yeux se baladaient un peu partout dans la pièce, analysant les moindres recoins de celle-ci. Il se leva, avec un mal de tête insupportable et se rapprocha de la fenêtre.

Désorienté, sans aucune notion du temps passé en ce lieu, il l’ouvrit et passa la tête. Il découvrit de multiples sapins encerclant la maisonnette, une forêt noire et épaisse, angoissante, parfaite pour les prédateurs. Tout pour effrayer les enfants. Ce jeune homme d’un mètre quatre-vingts, perdu dans cette maisonnette, était face à son avenir, son destin. Cette petite chambre était tout ce qu’il y avait de plus basique : un lit, une table de nuit, une commode et une armoire vide. La vie lui paraissait vide, comme s’il était seul au monde.

            C’est alors qu’un véhicule approcha. Il sortit à pas de loup et pénétra dans la pièce voisine : le salon. Cette maisonnette, ou plus précisément ce chalet, n’était pas très convivial, sa décoration était lugubre. Des têtes d’animaux empaillés étaient accrochées au mur ainsi que des tapis ; sans oublier un magnifique fusil rangé dans son étui et posé délicatement dans le coin de la pièce. Les questions tourbillonnaient dans sa tête… Pourquoi et comment était-il arrivé ici ?

            À cet instant, la porte d’entrée s’ouvrit. Un monsieur d’une carrure imposante entra dans l’habitation. Ses yeux globuleux, rouges, luisaient également, déstabilisant notre inconnu qui vacilla. Alors, dans un élan, le monsieur s’approcha de lui, l’allongea sur son canapé et lui porta du thé.

Il reprit connaissance, sa tête le faisait encore souffrir. En ouvrant les yeux, il vit cet homme, imposant, d’une cinquantaine d’années. On pouvait lire sur son visage qu’il avait peur. Le silence s’installa. Ils se taisaient. Après quelques minutes de silence, l’inconnu reprit tout à fait connaissance.

– Je viens de faire un de ces cauchemars. Un truc incroyable !

– Bonjour jeune homme.

– Hein ? Mais vous êtes qui vous ?

– Doucement…Doucement… Ne vous énervez pas. Tout va bien. Comment vous appelez-vous ?

– Comment je m’appelle ? Enfin, voyons ! Je m’appelle… Je m’appelle… Euh…

C’est alors qu’il réalisa que son identité lui était inconnue. Il ne se souvenait plus de son nom, de son prénom, s’il avait de la famille… Un véritable mystère.

– Je suis où là ? Vous êtes qui vous ?

– Vous êtes chez moi. Je suis un chasseur d’où ma tenue et la décoration qui nous entoure. Tenez. Voici du thé avec un comprimé. Peut-être qu’après cela, votre mal de tête ira mieux… Peut-être qu’au fur et à mesure, la mémoire vous reviendra.

            L’homme lui donna une gélule. En temps ordinaire il se serait méfié, aurait refusé mais là, il la prit machinalement en écoutant le récit du petit homme. Celui-ci expliqua qu’il était avec ses chiens en promenade – il allait les entraîner pour la chasse – lorsqu’il avait aperçu, au bord du lac à moitié vide, un homme étendu au sol, comme une baleine échouée. Cet homme était ivre. On pouvait le sentir à plein nez.

Le jeune homme fronça les sourcils, de nouveaux éléments lui revenaient en mémoire…

– J’étais dans un bar, une taverne, je crois. Au comptoir, il y avait une jolie femme blonde. Un peu plus jeune que moi, à mon avis. Très séduisante ! J’étais assis face à mon verre de… de… Je ne me souviens plus.

– Ce n’est pas si grave. Vous vous souvenez déjà de beaucoup de choses. Vous avancez. C’est l’essentiel.

            Le chasseur lui indiqua le bar du village où selon lui, il aurait pu aller. Trop d’informations et d’émotions pour le jeune inconnu. Vu l’expression de son visage, il avait besoin d’aide. En effet, il demanda au chasseur s’il voulait bien l’aider. Ce dernier accepta immédiatement. Après avoir enfilé leurs chaussures, les deux hommes se préparèrent à la conquête d’une identité improbable. Ils se mirent en direction de leur objectif : le bar. Dans le regard vide du jeune homme, brillait une lueur d’espoir. Cette sensation de retrouver ses origines lui redonna confiance. Le paysage défilait sous ses yeux comme une vidéo accélérée. Le monde n’était peut-être pas aussi vide qu’il ne le pensait.

Dans la voiture, l’homme le mit à l’aise dans une ambiance chaleureuse. « Peu de personnes ferait ça pour un inconnu », se dit le jeune.

Par la fenêtre, cette forêt dense lui semblait peuplée d’ombres, de silhouettes… quand tout à coup…

– Regardez là-bas ! Un petit enfant ! Arrêtez-vous !

– Un enfant ici ?

Il m’a vu ! Mince… Il faut que je me faufile ici ou peut-être là.

 

            Le chasseur se gara sur la bande d’arrêt d’urgence. L’inconnu ouvrit la portière. Sur le sol boueux, il se mit à courir vers l’enfant. Il passa juste à côté tel un fantôme. Il chercha encore et encore, à n’en plus finir. Au bout d’un certain temps, le chasseur l’appela, lui disant qu’il fallait absolument repartir. Le jeune homme se résigna et rejoignit le véhicule.

Le pauvre…

– Je vous assure, j’ai vu une ombre ! Quelque chose, j’en suis certain ! Je ne suis pas fou tout de même… Il y avait une silhouette de gamine !

– Calmez-vous, d’accord ? Vous êtes sûrement encore sous l’effet de l’alcool. Restez tranquille, dans la voiture, jusqu’à la fin du trajet. Nous ne sommes plus très loin.

            Après quelques minutes, ils arrivèrent enfin au bar. Cette taverne était bondée. Il n’y avait que des hommes éméchés et des serveuses. Un paradis pour les machos !

Mais à quoi il joue 

            Les deux hommes s’installèrent tranquillement au bar. Le chasseur pris une bière et l’inconnu un diabolo-grenadine. Il était déjà assez saoul comme ça d’après le barbu. Ce n’était pas la peine d’en rajouter davantage, même s’il commençait à décanter. Mais l’inconnu fit une tête assez étrange. Tout à coup, le jeune homme s’étala de tout son long sur le sol crasseux du bar. Le barman se précipita, le chasseur était déjà auprès de lui, et, comme dans un film, toutes les personnes se retrouvèrent autour de lui.

– Mais qu’est-ce que ce bourdonnement ?… Ah ! De la musique. Mais oui, je la reconnais. Je me rappelle l’avoir écoutée plusieurs dizaines de fois. La ! La, la, la ! La, la ! Lalalalala… Hein ? Mais c’est qui elle ? Mais qu’est-ce qu’elle fait là ? C’est quoi cette…

            Peu à peu, il reprenait ses esprits. Et, se releva comme un râteau quand on lui marche dessus, ou comme un ressors et bouscula la personne en face de lui.

– L’église ! Je me souviens y être allé. C’était dans une très grande église.

– Oh ! Calmez-vous et respirez. Il n’y a qu’une seule église comme vous dites, dans les environs et… Ce n’est pas la porte d’à côté.

            Le barbu tapota l’épaule du jeune homme, vida son verre cul-sec et d’un pas décidé, sortit de la taverne pour aller vers le lieu sacré. Ils poursuivirent leur route en quête de son identité avec pour seul indice les images furtives du jeune homme.