Rien de grave

Rien de grave

12 septembre 2020 0 Par Antoine Bouchet
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“Faudrait une boule de cristal pour deviner le passé.”

La phrase nichée dans les dernières pages du livre m’a fait l’effet d’un uppercut, à l’instar de l’oeuvre dans son ensemble. Cette bonne formule résume pour moi à merveille l’ironie de la situation traversée par Justine Lévy à l’aube des années 2000 et exposée dans Rien de grave. Publiée en 2004 aux éditions Stock, cette autobiographie maquillée en roman relate en effet le chagrin d’amour de Louise, alter ego fictif de l’auteur.

Un récit fictif reposant sur une toile de fond « people » véridique

Mariée depuis 1996 à son compagnon de toujours Raphaël Enthoven, fils du meilleur ami de son père Bernard-Henri Lévy, Justine voit sa vie basculer lors du passage au nouveau millénaire. Carla Bruni, alors en couple avec son beau-père Jean-Paul Enthoven, fait la rencontre de son mari Raphaël. Quelques mois plus tard, ce dernier quitte l’auteur pour la célèbre mannequin avec laquelle il la trompe déjà, et qui passe ainsi sans transition des bras du père à ceux du fils Enthoven. Sous la plume de Justine Lévy, Raphaël devient alors Adrien. Carla, Paula. Et l’auteur elle-même prend les traits de Louise. Avec un style remarquablement soigné, Justine Lévy peint alors le tableau de l’histoire d’amour tragique de Louise et Adrien. Le roman s’ouvre sur la scène de l’enterrement de sa grand-mère. Epuisée par son propre chagrin, Louise est comme vidée, incapable de ressentir la moindre émotion.

Une écriture simple mais riche au service des émotions de l’auteur

“Je ne suis pas triste ce jour-là. Ma grand-mère est morte, mais je suis si tuméfiée à l’intérieur, désespérée, détruite, que je ne suis pas triste, et je ne pleure pas.”

Ces mots, comme tant d’autres à travers le roman, décrivent douloureusement bien l’anéantissement que l’on peut ressentir suite à une rupture soudaine. Rien n’est pourtant aussi difficile que de raconter le vide, l’absence de l’être aimé et ses répercussions sur le quotidien. Une fois que l’on a clamé haut et fort que l’on était malheureux, tout est dit. Justine Lévy y parvient pourtant avec une virtuosité et une simplicité déconcertante. A l’aide d’énumérations effrénées parfois sans virgules et de mots-valise judicieusement trouvés comme ex-femme ou homme-enfant, l’auteur s’attelle à décrire les heures passées en solitaire à ressasser, à se demander pourquoi c’est arrivé, comment l’impensable a pu se produire alors qu’ils avaient surmonté tant d’épreuves ensemble ?

Au fur et à mesure que Louise dévoile les dessous de sa relation avec Adrien, le lecteur découvre ainsi l’ancienneté du mal-être qui ronge la protagoniste. Les disputes, l’avortement de leur enfant, le sentiment d’infériorité de Louise, son repli sur soi progressif qui la conduit à ingurgiter toujours plus de cachets. L’addiction médicamenteuse ensuite, jusqu’à l’oedème pulmonaire et la cure de désintoxication. En fin de compte, l’on vient à se demander comment les jeunes époux ont pu rester ensemble si longtemps.

L’amour-enfant

Justine Lévy y apporte la réponse en développant un concept d’une éclatante pertinence : l’homme et la femme-enfant.

Raphaël Enthoven et Justine Lévy à leur mariage en 1996. ©Gala

“On était des enfants, c’est peut-être pour ça que c’est bien, finalement, que tu sois parti.”

Comme si le premier amour de jeunesse, aussi fort soit-il, était inéluctablement voué à l’échec. L’homme et la femme-enfant ne s’aiment que parce qu’ils ont besoin de l’autre, ou croient en dépendre. Le jour où tout s’arrête, la violence du chagrin d’amour n’en est alors que décuplée. En 2004 lors d’une émission sur le plateau de Tout le monde en parle, Justine Lévy avouait ainsi à Thierry Ardisson : “c’est ça qu’il y a de plus terrible dans l’amour […], ce n’est pas d’être effacé par la liberté de l’autre, le plus terrible c’est quand on se réveille un matin, on cligne des yeux et on aime plus l’amour.” C’est à mon sens on ne peut plus vrai. En quittant Louise, Adrien n’a pas simplement mis fin à leur couple. Il a mis fin à la personnalité de Louise qui lui était intimement lié. Il a rompu avec son père, avec la morale, avec sa vie d’avant et qui il était jusqu’à ce choix abrupt.

La reconstruction à travers l’autre

Outre le propos central sur l’amour et la rupture, Rien de grave aborde pléthore de sujets tout aussi sensibles. La relation père-fille, la maladie à travers le cancer combattu par la mère de Louise, le deuil d’un enfant ou de sa grand-mère. Malgré les épreuves qui jalonnent le parcours de la narratrice, le roman s’érige pourtant comme une ode à la vie. Mois après mois, année après année, Louise se reconstruit. Avec lucidité, elle n’oublie pas Adrien, car l’oubli est un leurre réservé aux hommes et femmes-enfant.

“Adrien m’a quittée pour une autre. Adrien ne reviendra pas. C’est ça être adulte. Être adulte, c’est être remplacée.”

Toutefois avec son nouveau compagnon Pablo, Louise s’autorise à nouveau à être heureuse. Son retour à la vie est un long combat qui passe également par les autres. Louise ne se relèvera d’ailleurs pas seule de son chagrin d’amour. Son père lui offre un abonnement à la piscine où elle nage des heures durant. Sa mère, qui a du goût, l’aide à décorer son nouvel appartement. Ses amants, quant à eux remplacent peu à peu Adrien. D’une certaine manière, Louise parvient à prendre le dessus en prenant soin des autres, et en les laissant faire de même pour elle.

De quoi j’ai plus besoin, qu’on s’occupe de moi ou qu’on me laisse tranquille ?” s’interroge ainsi l’héroïne.

Sûrement un peu des deux. Oui, le cancer de sa mère l’aide en quelque sorte, car cette dernière a plus que jamais besoin d’elle. Non, elle ne dira pas je t’aime à Pablo, mais elle reprend confiance en elle grâce à l’amour qu’il lui porte. La dernière rencontre avec Adrien au café lui ouvre définitivement les yeux. Elle le trouve changé, ce n’est plus le garçon qu’elle a aimé. Elle lui dit sans détour le mal qu’elle pense de Paula. Elle finit par s’en aller seule. Non, il ne la raccompagnera pas chez elle. Oui, elle sera définitivement heureuse avec Pablo.

Un message positif en fin de compte

Aujourd’hui seize ans après la parution du livre, Pablo, sous les traits duquel se cache Patrick Mille dans la réalité, et Justine Lévy sont toujours ensemble. Ils sont parents de deux enfants. En cette rentrée littéraire 2020 le livre se retrouve d’ailleurs de nouveau au cœur de l’actualité puisque Raphaël Enthoven vient de publier le 19 août dernier Le Temps Gagné, une réponse tardive à son ancienne épouse.

Patrick Mille et Justine Lévy ensemble le 7 juillet 2020. ©Instagram @justinejlevy

Vous l’aurez sans doute compris, je me suis personnellement beaucoup identifié au personnage principal du roman. Si je ne souhaite pas que la maladie, le deuil ni la rupture amoureuse sur fond de trahison ne trouvent chez vous le même écho qu’il a eu chez moi, j’espère néanmoins que vous pourrez relativiser vos soucis à la lumière de ce superbe roman empli de foi en l’avenir.

Après tout, ce n’est rien de grave.

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