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La Porte du paradis de Michael Cimino : itinéraire d’une descente aux enfers !

La Porte du paradis. Cela devait être le film ultime. La consécration. Le « Autant en emporte le vent » du western selon les dires de son réalisateur ; il n’en sera rien. Pire, il va provoquer une crise mondiale dans l’industrie cinématographique américaine et précipiter la chute de ce qu’on appelait alors le Nouvel Hollywood. Retour sur le film maudit d’un réalisateur qui ne s’en remettra (presque) jamais.

La porte du paradis : un début pourtant prometteur

Nous sommes le 9 avril 1979 et le réalisateur américain Michael Cimino est au sommet de sa gloire. Son deuxième long-métrage « Voyage au bout de l’enfer » est couronné d’une pluie d’Oscars (meilleur second rôle, montage, son mais surtout meilleur réalisateur et meilleur film). Le film est un immense succès populaire et permet d’asseoir de manière définitive la notoriété de ce jeune réalisateur. Dans la foulée, le prestigieux studio United Artists signe avec lui un contrat de 12 millions de dollars pour son prochain film : un western pour lequel il a carte blanche. Il a le director’s cut et peut dépasser le budget initial sans aucune limite.

Pour le choix des acteurs, l’étoile montante du cinéma Kris Kristofferson est engagé pour le rôle principal aux côtés de Christopher Walken, auréolé de son succès avec Cimino pour « Voyage au bout de l’enfer ». Pour le rôle féminin, Cimino auditionne des centaines d’actrices mais aucune ne lui convient. Alors qu’un jour il va au cinéma voir « Violette Nozière » de Claude Chabrol, il tombe sous le charme de l’actrice française Isabelle Huppert en quelques minutes seulement et décidera que ça sera elle son actrice. Elle, et elle seule.

La Porte du paradis (1981) — Chacun Cherche Son Film
Les deux têtes d’affiche du film : Kris Kristofferson et la jeune française Isabelle Huppert

Michael Cimino : le perfectionnisme à son paroxysme

Le tournage commence officiellement le 16 avril 1979. L’histoire s’inspire largement d’un fait historique réel : la guerre du comté de Johnson qui opposa des riches propriétaires fermiers à de pauvres immigrants de l’Europe de l’Est récemment arrivés dans le Wyoming.

Cimino a une obsession : l’authenticité historique, quoi qu’il en coûte. Ainsi pour une scène de bal, il fait rechercher une centaine de patins à roulette de la fin du XIXe siècle et impose à ses acteurs de prendre des cours de patinage, de danse, d’équitation, et même de diction russe ! Perfectionniste au plus haut point, Cimino pouvait passer toute une journée sans tourner, attendant la lumière adéquate. Et quand il se décidait enfin à tourner, cela pouvait aller jusqu’à 50 prises pour une scène.

Le Deblocnot': LA PORTE DU PARADIS de Michael Cimino (1980) par Luc B.
La fameuse scène des patins à roulettes qui mobilisa plusieurs jours de tournage

Au bout de 12 jours de tournage, le retard est déjà de 10 jours avec d’ores et déjà un dépassement de budget. Mais Cimino, illuminé dans sa quête du détail tient à ce que tout soit parfait. Ainsi, il n’hésite pas à faire détruire et reconstruire tout un décor de ville parce que l’alignement des maisons ne lui convenait pas. Il fait même construire un système d’irrigation sous la terre du champ de bataille afin de garantir que l’herbe reste d’un vert éclatant contrastant avec le rouge du sang du carnage. Quand enfin le tournage se finit en octobre, le budget est largement dépassé de 32 millions de dollars, soit presque trois fois le budget initial.

Un échec retentissant qui marque la fin de l’âge d’or du cinéma 

Le film est présenté en avant-première à New-York le 19 novembre 1980. Cimino s’étonne que personne ne soit venu boire du champagne avec lui durant l’entracte. Le responsable de la United Artists lui répond : « C’est parce qu’ils détestent ton film ! ». En effet, le public présent tout comme les critiques de l’époque assassinent le film, le traitant de « plus gros gâchis cinématographique », de « scandaleux » et de « catastrophique »

Le film est un tel échec qu’après seulement une semaine d’exploitation, Cimino lui-même prend la décision de le retirer des écrans afin de proposer un nouveau montage avec de profonds changement. Un travail colossal qui lui prendra 8 mois et qui se soldera par un nouvel échec lors de sa ressortie en mai 1981. Au total, le film engrange 1,5 millions de dollars de bénéfice pour un budget presque 40 fois supérieur, il s’agit d’un des plus gros échecs de l’histoire du cinéma. 

Cinéma Les tournages catastrophes : « La Porte du paradis » - VSD
Un tournage éprouvant et apocalyptique : la promesse d’un échec annoncé ?

Le fiasco est tel qu’il va entraîner la faillite de la prestigieuse United Artists, le studio fondé en 1919 par Charlie Chaplin et faire basculer le cinéma américain au crépuscule de son âge d’or. La porte du paradis marque la fin du Nouvel Hollywood, cette période où les réalisateurs prirent le pouvoir sur les studios, et se démarquèrent du cinéma traditionnel. Après le film de Cimino, les grands studios se servirent de cet échec pour assouvir de nouveau leur suprématie sur le cinéma américain. 

La Porte du paradis : un chef-d’oeuvre réhabilité par la suite

Cimino ne se remettra jamais vraiment de cet échec cuisant. Il lui faudra cinq longues années avant de repasser derrière la caméra pour « L’année du dragon », polar ultra-violent qui se soldera par un nouveau flop. Il réalisera trois autres long-métrages (le dernier remonte à 1996) mais qui ne rencontreront jamais le succès de ses premiers films.

Lors de la Mostra de Venise en 2012, il revient présenter sa version définitive de « La Porte du paradis » restaurée et remasterisée avec un montage final de 3h40. Le film est accueilli en triomphe et le directeur du festival Alberto Barbera déclara à ce sujet : « C’est un chef-d’œuvre absolu. […] La version intégrale avait été massacrée par ses producteurs ».

Michael Cimino, un des plus grands réalisateurs américains, est mort |  L'Humanité
Le réalisateur Michael Cimino, récompensé de manière honorifique à la Mostra de Venise en 2012 pour La Porte du paradis

Aujourd’hui, le film est enfin reconnu par de nombreux critiques et cinéphiles comme étant l’un des meilleurs film de Cimino, et l’une des « sept merveilles du monde cinématographique ». Michael Cimino décèdera en 2016, toujours avec ce goût d’inachevé, cette sensation d’avoir été en décalage dans son époque et incompris de son public.

La Porte du paradis est son film maudit, mais aussi sa plus grande gloire. 

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