carrie, "ma vie"

Carrie, Lettre IX, “Ma vie”, 1991

Pourtant depuis le temps que j’étais ici, je n’avais encore jamais vu un seul bateau, un seul appel, un seul contact entre les habitants de l’île et ceux du monde. Mais depuis combien de temps étais-je ici ? Je n’avais plus aucun repère spatial, ni temporel.

Au moment où j’écris, je ne sais toujours pas quel mois était-il hormis le fait que nous étions en l’année 1991. Est-ce que j’étais ici depuis plus d’un an ? Avais-je passé mon onzième anniversaire sans m’en être rendue compte ? Mon anniversaire se tient tous les trente et un mai de chaque année et quoi qu’il en soit, je passerai ce onzième anniversaire, seule, sans proches avec qui le souhaiter, m’amuser. J’avais l’habitude d’être gâtée à chaque anniversaire, de manger à ma guise, de faire ce que je désirais pendant cette journée où tous mes proches faisaient tout leur possible pour que je passe une journée mémorable. Cette onzième année sera aussi mémorable. Non pas parce que je passerai, ou j’ai passé une folle journée, mais parce que ce que je vis depuis X mois est la chose la plus terrifiante que j’ai pu vivre au cours de ma vie. Un moment de ma vie qui hantera mes pensées jusqu’à ce que mon cœur s’arrête de battre, que je le veuille ou non.

Mais cette fois-ci, j’étais une fois de plus, livrée à moi-même, dans la nature, et sans nul part où aller. Où pouvais-je aller ? L’île était étroite et l’asile prenait une grande partie de la superficie de celle-ci. Alors où aller ? Je ne pouvais pas prendre le risque de repartir dans la grotte où je m’étais cachée avant que l’on me retrouve, car ce serait probablement la première destination que choisiraient les gardes pour me retrouver.

La nuit tombait tandis que je courrais encore pour fuir aux gardes. À bout d’efforts, je m’effondrai, et passai la nuit sous un rocher. La fût rude. Lorsque j’ouvrai les yeux, les rayons du soleil vinrent éclaircir mon visage marqué par les nombreuses péripéties que je vivais depuis… Longtemps maintenant. Les feuilles des arbres tombaient autour de moi, le vent léger tordaient mes cheveux, je me levai avec les seules forces qui me restaient. Je n’avais pas mangé depuis le déjeuner de la veille où je m’étais nourrie de la bouillie à peine comestible que les cuisiniers de l’asile préparaient chaque jour. Je marchai encore et encore jusqu’à arriver aux bords des falaises.

L’océan s’étendait à l’horizon. Je restai un moment, réfléchissant au sens qu’avait pris ma vie. Avait-elle un sens ? Serait-il peut-être préférable de sauter du haut de ces falaises ? Je n’y perdrais rien. Cela m’éviterait seulement de souffrir encore. Depuis que j’ai perdu les êtres les plus chers de ma vie, je lutte pour survivre dans un monde que je pensais encore simple il y a quelques mois et qui finalement est très dangereux et qui ne vous laisse aucune chance de vous rattraper. Finalement, ce n’est pas ce que je voulais faire. Après ce que j’ai fait, je ne pouvais effacer les actes que j’ai commis. Ce que je voulais ? La liberté, par la fuite ou bien par la mort.

Je pensai : sauter ou rester ? Me libérer ou souffrir encore ?

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