Peter Saul aux Abattoirs

Peter Saul aux Abattoirs

12 octobre 2019 0 Par Antoine Bouchet

Un regard acéré sur son époque. Une représentation sans concessions des travers de l’Amérique. Une relation impulsive à la peinture. L’oeuvre de l’américain Peter Saul, exposée jusqu’au 26 janvier prochain aux Abattoirs de Toulouse, ne pourrait se satisfaire d’être égrénée ainsi en quelques lignes. Toute sa vie durant, cet artiste atypique et inclassable a refusé les carcans sociaux, n’en faisant le plus souvent qu’à sa tête. Explications.

San Francisco, Peter Saul, 1966 © Laly Lopes Da Silva

Genèse d’un rebelle

Né en 1934 à San Francisco, Peter Saul est à ce jour l’un des derniers représentants encore en vie du Pop Art, mouvement dont il ne s’est jamais réclamé et qui ne peut suffire à définir son style. Encore très largement méconnu du grand public en Hexagone, il jouit cependant d’un certaine notoriété dans son pays natal. Très jeune, Peter Saul connaît un rapport tumultueux à l’autorité. Battu par ses camarades à cause d’un nom à connaissance juive, brimé par ses professeurs au pensionnat dans lequel ses parents l’ont envoyé au Canada, il en ressort à 13 ans avec une haine viscérale des discriminations et de la violence. En grandissant, Peter Saul répugne en outre cette société américaine puritaine et conservatrice qu’il souhaite quitter à jamais.

Voyage initiatique

Après des études d’art à Saint-Louis dans le Missouri, il part donc pour le Vieux Continent en 1958, synonyme de liberté, avec la ferme intention de ne jamais retraverser l’Atlantique. Il séjourne ainsi successivement aux Pays-Bas, en Angleterre, en France et enfin en Italie. C’est d’ailleurs à Paris, en poussant la porte de la librairie du Mistral devenue aujourd’hui Shakespeare & Company, qu’il fera la lecture des Mad Magazines.

Ces publications satiriques caricaturant la culture pop américaine et ses leaders politiques lui inspirent les principales lignes directrices de son travail aussi bien sur le fond que la forme. Une forte propension à l’exagération jusqu’à outrance, la critique des mœurs consuméristes, et un fort engagement politique constituent dès lors les sujets de ses toiles toujours très colorées. Si Peter Saul ne vit plus aux États-Unis, il y est pourtant exposé au début des années 1960 grâce à ses amis. Le célèbre critique d’art américain Donald Judd dira ainsi de lui « he’s ok but no more ». Peu encourageant.

Art Crtitic – Self Expression, Peter Saul, 1995 © Laly Lopes Da Silva

Un artiste libre et engagé

Peter Saul ne se décourage pas pour autant et affirme son style dans une veine de plus en plus politique. Il dénonce l’engagement américain dans la guerre du Viêt-Nam et, fait rarissime pour un blanc, va même à l’époque jusqu’à défendre les droits civiques des afro-américains en représentant Mohamed Ali et Angela Davis. En rentrant finalement en Californie en 1964, il est frappé par l’évolution des mentalités. En seulement quelques années, la scène Funk a en effet émergé le long de la côte Ouest. Saul produit alors des toiles ancrées dans la Bad Painting, un courant figuratif alternatif en vogue issu de la rue. Le slogan du mouvement, « bad painting → good art », plaît à l’artiste, qui confiait justement lors du vernissage de la présente exposition, « aimer être un outsider ».

Véritable catalyseur des contradictions qu’il exprime dans son œuvre, Saul ne fréquente pas les milieux artistiques mais participe par exemple à des performances avec l’innovant sculpteur Bruce Nauman dans les années 1970. Autre paradoxe, il est influencé comme beaucoup de ses contemporains par les comics mais avoue aujourd’hui n’avoir pas toutefois pas saisi leur importance. Peter Saul revendique en somme une haute indépendance d’esprit et de création, n’hésitant pas à accepter de collaborer avec Robert Crumb pour son comics Zap 1, mais sans jamais remettre les planches promises.

Bewtiful and Stwong, Peter Saul, 1971 © Laly Lopes Da SIlva

La surenchère comme signature ?

Spectateur de l’histoire tourmentée des Etats-Unis aux XXe et XXIe siècles, Peter Saul reste ainsi toujours à la marge de cette dernière, se contentant de la restituer par le prisme « pop » de son pinceau. Les présidents américains, de Ronald Reagan à Donald Trump, ont ainsi tous été tournés en dérision dans les tableaux de Saul et constituent un sujet privilégié de l’artiste. Dénonciateur de la malbouffe ou encore de la cigarette avec Smoking Head en 1991, Peter Saul se met lui-même parfois en scène dans ses œuvres, très joyeuses à première vue. Si les aplats de couleurs vives et les formes serpentines des personnages donnent un esthétisme certain à l’ensemble, le contenu des toiles contraste bien souvent avec leur aspect global. Hémoglobine à flots, chair humaine dispersée, sexe, tout est réuni pour choquer ou amuser le spectateur dans un premier temps, puis le faire réfléchir une fois la surprise estompée.

Un artiste en perpétuelle évolution

Abstract Expressionist Portrait of Donald Trump, Peter Saul, 2018 © Laly Lopes Da Silva

Or les différentes émotions qui traversent le visiteur découvrant le travail de Peter Saul sont le fruit d’un véritable travail de la part de ce dernier. Depuis désormais 6 décennies, l’artiste américain peint tous les jours. Sa technique demeure la même pour l’ensemble de ses productions : il dessine en premier lieu une esquisse de 4 à 6 pouces, puis l’agrandit ensuite sur la toile, qu’il remplit à l’aide d’un mélange d’huile et d’acrylique.

Un choix des sujets mûrement réfléchi

S’il ne semble s’imposer aucune limite que ce soit dans le choix des sujets représentés ou leur traitement, Peter Saul ne cherche en réalité pas à provoquer à tout prix. Il s’interdit notamment de peindre une oeuvre sur le 11 septembre, par respect pour sa femme traumatisée par l’événement. Cas de figure similaire en ce qui concerne les présidents américains. Barack Obama ne fait en effet pas partie du tableau de chasse de Peter Saul, dû à l’admiration portée par l’artiste au dirigeant, tandis que Donald Trump, déjà extrêmement caricaturé selon Peter Saul, n’y a pas figuré immédiatement. L’artiste a tout de même fini par réaliser Abstract Expressionist Portrait of Donald Trump en 2018. Et d’ajouter qu’il compte désormais le grimer en une militante féministe prochainement.

Ultime preuve s’il en fallait de la culture de l’artiste, le mur consacré au « Musée de Peter Saul », réunissant plusieurs pastiches de classiques de l’histoire de l’art revisités à la sauce Saul. De gauche à droite, Sardanapolis Duck, Mona Lisa Throws Up Macaroni, et Three More Napoleons Crossing The Alps.

Le Musée Peter Saul © Laly Lopes Da Silva

Cette exposition proposée par le musée des Abattoirs permet au grand public français de découvrir un nom du pop art moins familier que Warhol, Lichtenstein ou consorts mais tout aussi intéressant. Peter Saul : Pop, Funk, Bad Painting and More est une invitation à la liberté d’expression et à la réflexion critique sur notre société. Une promenade hilare et jubilatoire à travers l’histoire des États-Unis et d’un homme littéralement hors norme.

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Du 20 septembre 2019 au 26 janvier 2020

Musée des Abattoirs

Horaires: de 12h à 18h du mercredi au dimanche

Tarifs d’entrée: 8€ plein tarif, 5€ tarif réduit

Plus d’infos sur : https://www.lesabattoirs.org/expositions/peter-saul